Eau, culture et colonialité : comprendre les enjeux d’accès à l’eau dans les territoires ultramarins

Dans le cadre de ses travaux sur les enjeux de l’eau dans les territoires ultramarins, la commission Outre-mer du Parlement Français des Jeunes pour l’Eau a organisé une table ronde consacrée aux liens entre accès à l’eau, héritages coloniaux et injustices environnementales.

Cette rencontre a réuni Oméya Desmazes, docteure en géographie sociale spécialiste des questions d’accès à l’eau en Martinique, et Emma Feyeux, juriste à l’association Notre Affaire à Tous et co-autrice du rapport Soif de justice consacré aux discriminations environnementales dans l’accès à l’eau potable dans les territoires ultramarins.

À travers leurs regards complémentaires, les intervenantes ont permis d’éclairer les dimensions historiques, sociales, culturelles et juridiques qui structurent aujourd’hui les problématiques d’accès à l’eau dans plusieurs territoires d’Outre-mer.

Des inégalités qui s’inscrivent dans l’histoire

L’un des principaux constats partagés lors de cette rencontre est que les difficultés d’accès à l’eau observées dans certains territoires ultramarins ne relèvent pas uniquement de contraintes géographiques ou climatiques.

Comme l’a souligné Oméya Desmazes, les vulnérabilités actuelles sont largement le produit de trajectoires historiques spécifiques :

« Les vulnérabilités dans l’accès à l’eau ne sont pas uniquement liées aux conditions naturelles. Elles sont davantage construites socialement et historiquement. »

À travers l’exemple de la Martinique, la chercheuse a montré comment le développement des infrastructures hydrauliques a accompagné certains choix d’aménagement du territoire, notamment après la départementalisation. Le développement économique et touristique de certaines zones a parfois conduit à des investissements inégalement répartis, dont les conséquences demeurent visibles aujourd’hui.

Les échanges ont également mis en lumière le poids des héritages coloniaux dans la structuration des systèmes de gestion de l’eau et dans les inégalités territoriales persistantes.

Le chlordécone, symbole d’une injustice environnementale durable

Utilisé pendant plusieurs décennies dans les bananeraies de Martinique et de Guadeloupe, ce pesticide continue aujourd’hui de contaminer durablement les sols, les cours d’eau et certaines nappes souterraines malgré son interdiction.

Pour les intervenantes, cette situation illustre les conséquences à long terme de décisions politiques ayant privilégié des intérêts économiques au détriment de la santé des populations et de la préservation des écosystèmes.

Au-delà des impacts environnementaux, cette pollution interroge également les notions de réparation, de responsabilité et d’égalité de traitement entre les territoires.

L’accès à l’eau : un enjeu fondamental de droits humains

La rencontre a également permis de rappeler que l’accès à l’eau constitue un droit humain fondamental reconnu jusqu’aux Nations unies.

Emma Feyeux a souligné que le droit à l’eau ne peut être dissocié des autres droits fondamentaux :

« Le droit à l’eau est une condition préalable à la réalisation de tous les autres droits humains. »

L’absence ou l’insuffisance d’accès à l’eau affecte en effet directement le droit à la santé, à l’éducation, au logement, au travail ou encore à la dignité humaine.

À partir de plusieurs exemples observés dans les territoires ultramarins, l’intervenante a décrit une situation qu’elle qualifie de véritable « crise des droits humains », dans laquelle les difficultés d’accès à l’eau ont des conséquences concrètes sur la vie quotidienne des habitants.

Les périodes de coupures prolongées, les tours d’eau ou encore la dégradation des infrastructures constituent autant d’atteintes à l’effectivité de ces droits fondamentaux.

Reconnaître les spécificités sans renoncer à l’égalité

Les échanges ont également porté sur la tension entre l’égalité républicaine et la prise en compte des réalités propres aux territoires ultramarins.

Pour Emma Feyeux, la recherche de l’égalité ne signifie pas nécessairement l’application uniforme des mêmes réponses partout :

« Une discrimination en droit, c’est aussi le fait de traiter de façon similaire deux situations qui appelleraient à des traitements différents parce qu’elles présentent des besoins différents. »

Cette réflexion invite à dépasser une vision strictement uniforme des politiques publiques pour mieux prendre en compte les contextes locaux et les besoins spécifiques des territoires concernés.

Les intervenantes ont ainsi souligné que la reconnaissance des spécificités territoriales ne doit pas conduire à justifier des inégalités, mais au contraire permettre d’y répondre plus efficacement.

Les pratiques culturelles de l’eau : une dimension souvent oubliée

À travers ses recherches de terrain en Martinique, Oméya Desmazes a également présenté une approche originale des questions d’accès à l’eau, centrée sur les usages quotidiens et les pratiques culturelles.

Ses travaux montrent que les sources naturelles présentes sur l’île ne constituent pas seulement des solutions alternatives lors des coupures d’eau. Elles sont également porteuses de significations sociales, culturelles et parfois spirituelles.

La chercheuse rappelle que l’extension des réseaux centralisés aux domiciles ont certes permis d’améliorer considérablement les conditions de vie, mais qu’elles ont aussi parfois contribué à invisibiliser certaines pratiques locales :

« Les infrastructures en réseau ont aussi contribué à homogénéiser les pratiques et à effacer certaines cultures locales de l’eau. »

Ces observations invitent à considérer l’eau non seulement comme une ressource technique à gérer, mais également comme un élément central des identités, des mémoires et des rapports au territoire.

Le rôle essentiel des mobilisations citoyennes 

Enfin, les intervenantes ont mis en avant l’importance des mobilisations locales dans la reconnaissance et la résolution des problèmes liés à l’eau.

Associations d’usagers, collectifs de quartier ou organisations citoyennes jouent aujourd’hui un rôle majeur dans la documentation des difficultés rencontrées, l’interpellation des pouvoirs publics et la défense du droit à l’eau.

Comme l’a rappelé Oméya Desmazes, ces mobilisations produisent également des connaissances précieuses sur les infrastructures et les réalités locales :

« Plus les personnes ont des problématiques d’accès à l’eau, plus elles connaissent les infrastructures qui les desservent, plus les acteurs sont impliqués. Il y a une réelle connaissance, curiosité et recherche de la part des citoyens pour être impliqués dans ces luttes et pouvoir aussi négocier avec les autorités locales une amélioration de leurs conditions. »

Ces initiatives témoignent de la capacité des citoyens à se saisir de ces enjeux et à contribuer activement à la construction de solutions adaptées à leurs territoires.

Quels leviers juridiques pour garantir le droit à l’eau ? 

Pour la juriste Emma Feyeux, l'une des principales difficultés réside dans l'identification des responsabilités lorsque surviennent des défaillances dans l'accès à l'eau. En France, la compétence de l'eau potable relève principalement des collectivités locales, tandis que l'État conserve une responsabilité générale en matière de respect des droits fondamentaux. À cela s'ajoutent les syndicats de gestion de l'eau ainsi que les opérateurs privés auxquels certaines missions peuvent être déléguées. 

Face à ces difficultés, de nouvelles approches émergent. L'association Notre Affaire à Tous développe notamment une réflexion autour de la notion de discrimination environnementale territoriale, inspirée des travaux sur la justice environnementale. 

Selon cette grille d'analyse, les inégalités d'accès à l'eau ne relèvent pas uniquement d'une injustice sociale ou territoriale : elles pourraient également être appréhendées comme des situations discriminatoires au sens juridique du terme. Le lieu de résidence figure en effet parmi les critères reconnus par le droit français en matière de discrimination. Ainsi, l’on dénonce des situations non plus seulement comme injustes, mais aussi comme illégales. 

Une réflexion à poursuivre

Cette table ronde a permis de mettre en lumière la complexité des enjeux liés à l’eau dans les territoires ultramarins et la nécessité de les appréhender à travers une approche multidimensionnelle, associant histoire, droit, géographie, santé publique et participation citoyenne.

Au-delà des constats, les échanges ont rappelé l’importance de poursuivre les travaux de recherche, de renforcer la sensibilisation du grand public et de soutenir les mobilisations qui œuvrent à une meilleure reconnaissance du droit à l’eau pour toutes et tous.

La commission Outre-mer du Parlement Français des Jeunes pour l’Eau poursuivra ses réflexions sur ces thématiques afin de contribuer à une meilleure prise en compte des réalités ultramarines dans les débats relatifs à la gestion et à la gouvernance de l’eau.

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